Citrini Research prévoit qu’en 2028, une surabondance d’IA pourrait entraîner une explosion du chômage, des risques en chaîne pour le crédit privé et le marché immobilier, remettant en question la narrative haussière et ses inquiétudes systémiques.
Lorsque le marché adopte une vision optimiste de l’IA, les entreprises utilisent l’IA pour réduire leurs coûts de main-d’œuvre et augmenter leurs marges, ce qui fait grimper les cours — cela ressemble à une narration haussière parfaite. Mais Citrini Research, dans « THE 2028 GLOBAL INTELLIGENCE CRISIS », propose une expérience de pensée contre-intuitive : si l’IA dépasse réellement toutes les attentes, cela pourrait en fait déclencher des risques systémiques plus profonds.
Ce n’est ni une prévision ni une littérature apocalyptique, mais un mémo macroéconomique regardant « 2026–2028 » en retrospectif, analysant comment une « surabondance de sagesse » pourrait faire ralentir simultanément l’emploi, la consommation, le crédit et les marchés financiers.
Dans la version de juin 2028 de cette projection, le taux de chômage aux États-Unis atteint 10,2 %, soit 0,3 % de plus que prévu ; le marché chute de 2 %, le S&P 500 ayant reculé de 38 % depuis son sommet d’octobre 2026. L’auteur décrit les traders comme progressivement insensibilisés : il y a six mois, ces chiffres auraient pu déclencher une suspension des échanges, mais aujourd’hui, seule une fatigue vendeuse subsiste.
Ce mémo ne cherche pas à répondre si l’IA progressera, mais plutôt : que se passerait-il si l’IA devenait trop rapide et trop bon marché, bouleversant la structure économique centrée sur les revenus et la consommation des humains ?
En ramenant la timeline à octobre 2026 : le S&P 500 frôle 8000, le Nasdaq dépasse 30 000. La vague de licenciements dans les secteurs de la haute finance, remplacés par l’IA, a commencé début 2026, et l’effet à court terme « semble correct » — baisse des coûts, marges accrues, résultats supérieurs aux attentes, hausse des cours ; les entreprises réinvestissent ces profits records dans la puissance de calcul pour renforcer l’IA.
Mais la prospérité comptable ne reflète pas forcément une prospérité ressentie. L’auteur introduit le concept de « Ghost GDP » : la croissance du produit dans les comptes nationaux, sans flux effectifs vers les ménages, empêchant la formation d’un nouveau cycle de consommation. Plus simplement, une ferme de GPU remplaçant 10 000 travailleurs de Manhattan pourrait ressembler à une « pandémie économique », car les machines n’achètent pas de maison, ne voyagent pas, ni ne font d’achats impulsifs.
Le mécanisme central est une boucle de rétroaction négative sans fond naturel : amélioration de l’IA → licenciements → baisse des revenus et des dépenses des remplacés → demande affaiblie, marges des entreprises comprimées → investissements accrus dans l’IA pour réduire les coûts → IA encore plus performante → licenciements plus rapides.
Ce cycle est particulièrement redoutable car il ne ressemble pas aux cycles économiques traditionnels (stocks, taux d’intérêt, investissements) qui se corrigent d’eux-mêmes à un certain point. La force motrice n’est pas une contraction du crédit, mais la baisse continue du coût et de la puissance de l’IA. L’auteur résume même : « Avec 200 dollars par mois pour un agent Claude, on peut faire le travail d’un product manager gagnant 180 000 dollars par an. »
Lorsque les LLM deviennent des outils quotidiens en 2027, l’impact de l’« e-commerce agentic » est mis en avant : l’IA ne attend plus que vous lui donniez des instructions, elle compare automatiquement les prix, annule, négocie, renouvelle en arrière-plan 24/7, privant le consommateur de l’« inertie » qui alimentait l’économie par la consommation impulsive. En mars 2027, le médian américain consomme environ 400 000 tokens par jour, soit dix fois plus qu’à la fin 2026.
L’aspect crucial est « le canal ». Avec des agents qui gèrent les transactions, les frais d’échange de 2–3 % sur les cartes deviennent le coût le plus visible. La projection décrit des agents utilisant des stablecoins sur Solana ou Ethereum L2 pour des règlements quasi instantanés, à des coûts infimes — moins d’un centime par transaction.
Mastercard, au premier trimestre 2027, affiche une croissance de 6 % de ses revenus, mais la croissance du volume de dépenses ralentit à 3,4 % (contre 5,9 % le trimestre précédent). La direction évoque « l’optimisation des prix par agents » et la pression sur les biens non essentiels, ce qui fait chuter le cours de 9 % le lendemain ; Visa, avec une infrastructure de stablecoins plus forte, voit une baisse plus modérée.
Le point d’éclatement financier est placé dans le crédit privé : passant de moins de 1 billion de dollars en 2015 à plus de 2,5 billions en 2026, avec une grande partie de ces fonds investis dans des transactions SaaS et logiciels soutenus par le private equity, en pariant sur une croissance continue des revenus récurrents (ARR).
En avril 2027, Moody’s dégrade 14 émetteurs pour un total de 18 milliards de dollars de dettes de private equity, et en septembre 2027, Zendesk viole ses clauses de dette, faisant chuter une facilité de 5 milliards à 58 cents, symbole de la plus grande défaillance en crédit privé SaaS de l’histoire.
Le problème du « capital permanent » est encore plus préoccupant. La projection indique que de grands gestionnaires d’actifs achètent des compagnies d’assurance-vie, intégrant des dépôts de rentes dans leurs portefeuilles de private debt ; lorsque la régulation limite la capacité des assureurs à détenir certains actifs de private equity (notamment selon les directives de novembre 2027 des autorités étatiques et de la NAIC), cela pourrait forcer des injections de capital ou des ventes d’actifs, poussant des structures initialement « non forcées à vendre » vers une crise de liquidité.
Enfin, le regard se tourne vers l’immobilier : en juin 2028, l’indice Zillow montre une baisse annuelle de 11 % à San Francisco, 9 % à Seattle, 8 % à Austin ; Fannie Mae signale aussi une hausse des « défauts précoces » dans les quartiers à forte proportion d’emplois dans la tech et la finance.
Le problème n’est pas la mauvaise qualité des emprunteurs — au contraire, ce sont souvent des groupes de 70 ou 80 ans de grande qualité — mais que « le prêt était bon à l’origine, mais le monde a changé ». Avec la réduction structurelle des revenus des cadres, le marché doit se demander : les prêts prime sont-ils toujours sains ?
L’auteur estime même qu’en cas de véritable crise du marché immobilier au second semestre 2028, la chute du marché boursier pourrait atteindre 57 %, ramenant le S&P 500 à environ 3500, proche du niveau d’avant le « moment ChatGPT » de novembre 2022.
L’intérêt de cette expérience de pensée n’est pas qu’elle « se réalisera forcément », mais qu’elle met en lumière une contradiction souvent ignorée : lorsque la sagesse devient abondante, tout le système financier basé sur les salaires, la consommation et le crédit pourrait être réévalué. À la fin, l’auteur conclut que le canari est encore vivant — mais il est peut-être temps de commencer à faire l’inventaire des hypothèses.