En avril 2026, le cours du Bitcoin a rebondi de la zone des 65 000 $ en début de mois pour frôler les 80 000 $, ravivant l’optimisme sur le marché. Cependant, derrière cette reprise apparente, une contradiction structurelle se dessine. Le 27 avril, Ki Young Ju, fondateur et CEO de CryptoQuant, a lancé un avertissement public : le récent rallye du Bitcoin est principalement alimenté par le marché des contrats à terme, tandis que la demande spot on-chain reste négative en net. Cette analyse a recentré l’attention du marché sur une question fondamentale : quelle est la demande sous-jacente qui soutient réellement ce rebond des prix ?
Un avertissement masqué par les données des ETF
Le 27 avril, Ki Young Ju a publié sur la plateforme sociale X que, bien que le prix du Bitcoin ait progressé de façon régulière ces dernières semaines, la force motrice ne provient pas d’achats réels sur le marché spot. L’open interest continue d’augmenter, les flux entrants sur les ETF restent soutenus et Strategy (ex-MicroStrategy) poursuit ses achats massifs. Pourtant, les indicateurs de demande apparente on-chain demeurent négatifs.
Cette déclaration a rapidement attiré l’attention du marché. Si l’on se fie uniquement aux données d’afflux sur les ETF, le marché semble traverser une phase de demande robuste : les ETF Bitcoin spot américains ont enregistré un record d’entrées hebdomadaires à la mi-avril, atteignant 786 millions de dollars, puis 823 millions la semaine suivante. L’ETF IBIT de BlackRock a enregistré un afflux net hebdomadaire de 983 millions de dollars, un sommet sur six mois. Parallèlement, Strategy a acquis 34 164 BTC entre le 13 et le 19 avril à un prix moyen d’environ 74 395 $, soit un total de 2,54 milliards de dollars — la troisième plus importante acquisition de l’histoire de la société.
Face à de tels achats institutionnels concentrés, pourquoi la demande on-chain reste-t-elle négative ? C’est précisément la pertinence de l’avertissement de Ki Young Ju.
Analyse des données et de la structure : un signal de demande négligé
La signification des indicateurs de demande apparente
L’indicateur de demande apparente de CryptoQuant mesure l’équilibre offre-demande du marché en comparant la production minière de Bitcoin avec l’évolution des soldes sur les plateformes d’échange. Une valeur positive indique que la demande croît plus vite que l’émission de nouveaux jetons ; une valeur négative signifie que l’offre augmente plus vite que la capacité d’absorption de la demande.
Fin avril, la demande apparente sur 30 jours du Bitcoin restait sous zéro, atteignant environ -87 600 BTC au début du mois. Dans le même temps, la demande sur les contrats à terme perpétuels était redevenue positive. Le graphique ci-dessous illustre clairement cette divergence :
| Indicateur | Situation actuelle (fin avril 2026) | Signification du signal |
|---|---|---|
| Demande apparente sur 30 jours | Toujours négative (environ -87 600 BTC) | L’offre dépasse la demande ; les achats spot sont insuffisants |
| Demande sur futures perpétuels | Redevenue positive | Les achats spéculatifs sont actifs ; l’effet de levier anime le marché |
| Open interest | Poursuit sa hausse, atteignant environ 24,2 milliards $ à la mi-avril | L’effet de levier sur le marché s’intensifie |
| Taux de financement | Reste négatif, cumul sur 30 jours autour de -7 % | Les vendeurs à découvert paient ; le sentiment baissier domine |
Sources des données : CryptoQuant, données de marché Gate (au 28 avril 2026)
Cinq axes d’analyse structurelle
Pour comprendre ce signal de divergence, il convient d’analyser la structure selon cinq axes.
Premier axe : divergence entre la structure offre-demande et le prix. Selon les données de marché Gate, au 28 avril 2026, le Bitcoin s’échangeait à 76 932,7 $, en baisse de 2,39 % sur 24 heures, avec un volume de transactions de 571 millions $ sur la même période. La capitalisation actuelle s’élève à 1,49 billion de dollars, soit une part de marché de 56,37 %. Les prix restent élevés, mais les indicateurs d’offre et de demande montrent que la force acheteuse ne s’est pas réellement renforcée. Sur 24 heures, le Bitcoin a culminé à 78 864,9 $ et touché un plancher à 76 456,8 $, soit une variation d’environ 2 408 $, révélant des affrontements intenses entre acheteurs et vendeurs.
Deuxième axe : analyse de la nature des capitaux. La demande sur les futures et sur le spot se manifeste toutes deux par des achats, mais leur nature financière diffère fondamentalement. Les contrats perpétuels permettent de prendre position avec effet de levier, nécessitant bien moins de capital que la taille notionnelle de la position. Ainsi, les achats sur les futures peuvent faire monter les prix sans apport massif de nouveaux capitaux. À l’inverse, les achats spot exigent d’absorber l’offre avec des fonds réels. Si les prix des futures progressent sans reprise de la demande spot, la base du prix reste fragile.
Troisième axe : l’effet d’amortissement des flux ETF et des achats d’entreprises. Les 786 millions $ d’entrées hebdomadaires sur les ETF et l’achat de 2,54 milliards $ par Strategy ont injecté plus de 3,3 milliards $ d’achats en peu de temps. Pourtant, la demande apparente on-chain reste négative, ce qui indique que ces achats sont compensés — voire dépassés — par des ventes d’anciens détenteurs et de mineurs. Ce phénomène n’a rien de contradictoire en soi : lors d’un rebond vers des seuils clés, il est courant que les détenteurs de long terme prennent leurs profits, et les mineurs doivent vendre une partie des BTC nouvellement extraits pour couvrir leurs coûts. L’enjeu n’est pas tant le volume des ventes que la capacité et la persistance des nouveaux achats à absorber cette pression vendeuse.
Quatrième axe : le signal implicite du taux de financement. Un autre indicateur clé est le taux de financement. Tout au long d’avril, les taux de financement des contrats perpétuels Bitcoin sont restés négatifs, avec un cumul de -7 % sur 30 jours. Un taux négatif signifie que les vendeurs à découvert paient les positions longues, ce qui traduit une surreprésentation des positions vendeuses. Lorsque le taux reste négatif alors que les prix montent, cela résulte souvent de rachats forcés de positions courtes (short squeeze) plutôt que d’une demande spot proactive.
Cinquième axe : la portée technique des seuils de prix. Le Bitcoin a échoué à plusieurs reprises à franchir les 80 000 $ en avril. Couplé à la faiblesse de la demande spot, ce seuil n’est pas qu’une barrière psychologique : il traduit un véritable bras de fer entre la pression vendeuse et la volonté d’achat sur le marché spot.
Analyse du sentiment : trois lectures du signal de divergence
Les réactions des acteurs de marché à l’avertissement de Ki Young Ju se répartissent en trois grandes approches.
Les rallyes tirés par les futures ne sont pas anormaux ; la dynamique haussière structurelle demeure. Les partisans de cette thèse estiment que les marchés de produits dérivés sont une composante normale de la finance moderne, et que la hausse des positions sur les futures reflète une profondeur et une liquidité accrues, sans fragilité intrinsèque. Les flux continus vers les ETF et l’allocation croissante des investisseurs institutionnels américains témoignent d’une adoption renforcée du Bitcoin par la finance traditionnelle. Selon eux, l’indicateur de demande apparente peut accuser un retard et ne pas refléter immédiatement les achats réels — par exemple, les transactions OTC et les transferts de parts d’ETF ne sont pas instantanément visibles on-chain.
Le signal de divergence est un avertissement clair ; les risques de correction ne doivent pas être négligés. Ce groupe partage la logique de Ki Young Ju, notant que des divergences structurelles similaires sont historiquement apparues à l’approche de sommets intermédiaires. Plusieurs rallyes de moyen terme en 2025 se sont soldés par un désengagement de l’effet de levier, la demande sur les futures précédant celle du spot. Ils estiment que, si les entrées sur les ETF assurent un socle fondamental, tout rallye alimenté par le levier comporte un risque de retournement brutal tant que la demande spot ne redevient pas positive de façon autonome.
Distinguer le court terme du long terme, l’évolution structurelle prend du temps. La troisième approche est plus nuancée : elle reconnaît la validité du signal de divergence, mais le considère comme une phase normale du cycle de marché, non comme un risque systémique. Selon cette vision, la reprise de la demande spot accuse généralement un retard sur le rebond des prix, la plupart des investisseurs préférant entrer après confirmation d’une tendance. Tant que les flux sur les ETF persistent et que les prix restent dans une fourchette donnée, la demande spot pourrait se rétablir progressivement sur plusieurs semaines, validant ainsi les niveaux actuels.
Chaque point de vue a sa logique propre. Il est à noter que Ki Young Ju lui-même n’a pas prédit une chute imminente du marché ; il a plutôt émis un jugement conditionnel basé sur les cycles historiques : la pérennité du rebond actuel dépendra du retour et du calendrier de la demande spot.
Les limites et frontières des signaux de divergence
L’analyse de tout indicateur on-chain suppose d’en reconnaître les limites méthodologiques.
Le calcul central de l’indicateur de demande apparente compare la production minière de Bitcoin (nouvelle émission quotidienne) à l’évolution des soldes sur les plateformes d’échange. Si la logique est cohérente, plusieurs limites sont à noter.
Premièrement, l’indicateur ne capture pas entièrement les flux spot issus des transactions OTC. Les achats institutionnels réalisés hors plateformes peuvent avoir un effet différé ou dilué sur les soldes des exchanges.
Deuxièmement, les variations de soldes sur les plateformes sont influencées par de nombreux facteurs, notamment les retraits des utilisateurs vers des portefeuilles personnels ou les rotations de portefeuilles « chauds » des exchanges. Ces opérations ne reflètent pas nécessairement un changement de tendance acheteuse ou vendeuse.
Troisièmement, l’indicateur est relatif, non absolu. Une valeur négative ne signifie pas automatiquement que le prix va baisser — elle indique simplement qu’au niveau de prix actuel, l’offre croît plus vite que la demande.
Dans l’ensemble, l’indicateur de demande apparente de CryptoQuant constitue un signal on-chain pertinent, mais s’y fier comme unique indicateur avancé du prix comporte des risques. Une approche plus raisonnable consiste à le croiser avec d’autres dimensions de données — flux ETF, structure du marché des futures, environnement macro-liquide — pour une lecture multifactorielle du marché.
Analyse de l’impact sectoriel : quand les signaux structurels divergent du sentiment de marché
Impact sur le comportement des acteurs de marché
La divergence entre la demande sur les futures et sur le spot affecte différemment chaque catégorie d’acteurs.
Pour les investisseurs institutionnels, ce signal renforce la nécessité d’une allocation prudente. La persistance des flux nets sur les ETF traduit un engagement long terme du capital traditionnel envers le Bitcoin, mais les déséquilibres structurels offre-demande soulignent l’importance du timing d’entrée et de la gestion des coûts.
Pour les traders à effet de levier, la combinaison d’un taux de financement négatif et d’un open interest élevé place le marché dans un équilibre fragile. Si la volatilité directionnelle déclenche des liquidations massives, les prix pourraient fluctuer bien au-delà de ce que justifient les fondamentaux. Selon les données de Coinglass du 27 avril, si le Bitcoin passe sous 75 188 $, les liquidations cumulées de positions longues sur les principales plateformes atteindraient 19,03 milliards $ ; en cas de franchissement des 82 640 $, les liquidations de positions courtes totaliseraient 11,88 milliards $. Cette double pression de liquidation signifie que toute sortie de range pourrait être amplifiée par des cascades de liquidations.
Impact sur les récits de marché
L’avertissement de Ki Young Ju apporte une correction importante au récit dominant « afflux ETF = forte demande ». Ce signal rappelle que les achats de parts d’ETF, bien qu’apparaissant comme des flux nets entrants, ne prouvent pas une demande globale solide en cas de pression vendeuse spot simultanée.
Cette observation offre un cadre d’analyse plus nuancé du marché du Bitcoin. À mesure que l’institutionnalisation progresse, les données de flux unidimensionnelles ne suffisent plus à juger de la réalité de l’offre et de la demande ; une analyse complète doit intégrer les données on-chain, la structure des marchés dérivés et les conditions de liquidité macroéconomique.
Évolution des scénarios : trois trajectoires et points de vigilance
Au vu des caractéristiques structurelles actuelles et des schémas historiques, trois scénarios d’évolution peuvent être envisagés.
Scénario 1 : reprise progressive de la demande spot, synchronisation du spot et des futures
Dans ce scénario, la persistance des flux sur les ETF soutient la demande spot. Après une oscillation du Bitcoin entre 76 000 $ et 78 000 $, les capitaux en attente entrent progressivement. La demande apparente on-chain redevient positive sous deux à quatre semaines, en phase avec la demande sur les futures. Les signaux d’évolution incluent : des sorties nettes continues des plateformes (retraits vers des portefeuilles personnels ou d’accumulation à long terme), une pression vendeuse des mineurs en recul à mesure que le hash price se redresse, et un taux de financement revenant vers la neutralité ou légèrement positif.
Dans ce cas, le Bitcoin pourrait tester à nouveau les niveaux au-dessus de 80 000 $, la pérennité du rallye étant alors largement renforcée par le soutien de la demande spot.
Scénario 2 : divergence persistante, oscillation étroite des prix
Ici, la demande spot reste négative sur une période prolongée, les positions sur les futures fluctuent autour de 24,2 milliards $. Le prix continue d’osciller entre 75 000 $ et 79 000 $, avec des flux ETF stables mais ralentissant. Le marché entre dans une phase d’attentisme. Les signaux clés : demande apparente proche de zéro, open interest stable, volatilité réduite.
L’orientation du marché dépendra alors de facteurs externes : données macroéconomiques, évolutions réglementaires ou événements géopolitiques imprévus pourront jouer le rôle de catalyseur.
Scénario 3 : désengagement des futures, correction en chaîne
C’est le scénario le plus risqué. La demande sur les futures décline en premier, et les positions longues ou courtes à effet de levier sont liquidées en masse à la rupture de seuils clés. Les liquidations en cascade provoquent des variations de prix de 5 à 10 % en peu de temps. Si la demande spot ne parvient pas à absorber la pression vendeuse, les prix pourraient tester le support des 72 000 $ ou moins.
Il convient de souligner que les comparaisons historiques de Ki Young Ju ne sont pas fortuites. Il rapproche explicitement la configuration actuelle des rallyes de mi-cycle précédents : en 2025, plusieurs rebonds tirés par les futures se sont achevés par un désengagement de l’effet de levier, sans entrée de nouveaux capitaux. Cette référence historique fonde sa prudence.
Points de vigilance
Quel que soit le scénario, trois indicateurs méritent une attention continue :
- Le retour en positif de la demande apparente on-chain : le signal offre-demande le plus direct ;
- L’évolution des soldes de BTC sur les plateformes : les sorties nettes indiquent généralement une accumulation à long terme ;
- La relation entre open interest et prix : une hausse synchronisée des deux est saine, tandis qu’une hausse du prix avec un volume en baisse ou une baisse du prix avec un volume en hausse appellent à la prudence.
Conclusion
L’avertissement du CEO de CryptoQuant met en lumière une réalité structurelle masquée par le récit des afflux sur les ETF : la base du rallye actuel du Bitcoin connaît une divergence marquée entre marchés spot et futures. Il ne s’agit pas d’un simple appel haussier ou baissier, mais d’une interrogation directionnelle pour les acteurs du marché : les gains actuels reposent-ils sur une demande réelle, ou sur un rallye alimenté par le levier et non validé ?
Dans l’évolution du cycle crypto, le décalage entre données et sentiment crée souvent les fenêtres d’arbitrage les plus significatives. Comprendre la logique profonde de la structure offre-demande du Bitcoin est plus précieux que de spéculer sur les mouvements de prix à court terme. Pour les investisseurs de long terme axés sur les fondamentaux, l’essentiel n’est pas la volatilité des prix, mais la confirmation que la base de demande soutenant le rallye est réellement solide et durable.




