Ce n’est pas seulement une crise, c’est une évolution radicale vers une « économie post-humaine ».
Auteur : David Mattin
Traduction : Deep潮 TechFlow
Introduction de Deep潮 : Alors que tout le secteur s’affole face au scénario « Effondrement économique mondial déclenché par l’IA en 2028 » décrit par Citrini Research, le penseur technologique David Mattin propose une lecture totalement différente. Selon lui, nous sommes en plein « transition intelligente globale », où les anciens indicateurs économiques (PIB, taux de chômage) deviennent obsolètes. Cet article explore en profondeur ce qui se produit lorsque l’intelligence devient aussi bon marché et abondante que l’air : si les revenus en pâtissent, les coûts s’effondrent plus rapidement, ouvrant une nouvelle ère pilotée par la « production d’intelligence par unité d’énergie ». Ce n’est pas seulement une crise, c’est une évolution radicale vers une « économie post-humaine ».
Tout le texte :
Tout le monde parle du rapport de Citrini Research, « La crise mondiale de l’intelligence en 2028 » (The 2028 Global Intelligence Crisis). C’est une expérience de pensée brillante : un rapport spéculatif de juin 2028, imaginant un scénario où l’intelligence artificielle (IA) déclenche une réaction en chaîne d’effondrements économiques.
Ce qui suit est une réponse à cet article. Vous pouvez le voir comme une création fidèle à l’esprit de Citrini : une « contre-situation » spéculative. Une exploration d’une nouvelle façon d’observer, plutôt qu’une prétention à tout savoir (personne ne peut). Ce texte s’appuie sur des années de recherches et d’analyses que j’ai menées avec Raoul Pal dans Global Macro Investor et dans notre service d’études technologiques, « L’Exponentiel » (The Exponentialist).
Le rapport de Citrini Research a suscité beaucoup d’attention, à juste titre. C’est une expérience de pensée ingénieuse : un rapport spéculatif de juin 2028, préfigurant une réaction en chaîne d’effondrements économiques provoqués par l’IA. Le S&P 500 chute de 38 %. Le taux de chômage atteint 10,2 %. Les prêts hypothécaires de qualité se brisent. Les crédits privés s’effondrent suite à une série de paris liés à la croissance de la productivité des cols blancs.
Ce scénario est logiquement cohérent, avec une recherche approfondie des mécanismes financiers, et son argument central — que l’abondance extrême d’intelligence détruit l’économie de consommation qu’elle aurait dû renforcer — est provocateur. Certaines parties de cette analyse pourraient s’avérer visionnaires. Il y a effectivement de véritables turbulences à venir, voire des crises extrêmes. La transition vers une ère d’abondance intelligente ne sera pas sans heurts.
Depuis plus de cinq ans, je réfléchis à ces questions. Je construis un cadre pour comprendre ce qui se passe lorsque l’intelligence devient abondante, que le « volant d’inertie » énergie-IA commence à tourner, et que nous passons d’une économie centrée sur l’humain à quelque chose de totalement nouveau. Dans mes articles, je parle d’un changement vers un nouveau système économique fondamental : une « économie post-humaine » (Post-human Economics). Sur la base de cette réflexion, je souhaite répondre de manière approfondie aux arguments de Citrini — en m’appuyant sur mes analyses de longue date — et en proposant une conclusion radicalement différente.
L’argument de Citrini est que l’abondance d’intelligence détruit le revenu économique (salaires, emploi, consommation), provoquant une crise financière. Mon point de vue est que l’intelligence abondante détruit aussi, et peut-être plus rapidement, le coût de l’économie (les coûts). Quand les prix des biens et services s’effondrent avec les salaires, il ne s’agit pas d’une crise, mais d’une transition vers un système entièrement nouveau, où toutes les anciennes normes, règles et indicateurs perdent leur cohérence.
Quelle est la principale erreur de Citrini ?
Ils mesurent la « nouvelle économie » avec les outils de l’ancienne. Ensuite, ils confondent la lecture de ces indicateurs désordonnés avec un effondrement du système.
Personne ne détient une boule de cristal, personne ne connaît toutes les réponses. Nous assemblons tous un puzzle à sept dimensions que personne ne peut totalement comprendre. Mais je pense que, malgré leur expertise, Citrini commet une erreur profonde et instructive — une erreur que mon propre travail met en lumière.
Ma perspective est aussi plus longue que celle de Citrini. Leur scénario se déploie en deux ans, tandis que j’observe une période de dix à vingt ans. Je reconnais qu’il pourrait y avoir de graves turbulences : un chaos à la « Quatrième Tournant » (Fourth Turning), des bouleversements sociaux et une crise des institutions. La version qu’ils décrivent pourrait effectivement se produire. Mais je soutiens que la puissance de l’IA et de l’« âge exponentiel » (Exponential Age) finira par nous conduire vers une toute nouvelle économie, une économie qui fonctionne réellement, et qui, dans bien des aspects, sera bien meilleure que tout ce que nous connaissons.
Mauvais critère de mesure
C’est mon argument central ; s’il est correct, il bouleversera tout.
Chaque donnée utilisée par Citrini pour construire leur argument — le taux de chômage à 10,2 %, la chute de 38 % du S&P, la hausse des défauts hypothécaires à San Francisco, la stagnation de la vitesse de circulation de la monnaie — est calculée selon l’ancienne économie. Chaque indicateur provient du système dans lequel nous vivons : une économie centrée sur la main-d’œuvre humaine, la rareté matérielle, et le PIB comme principal score.
Les auteurs voient ces chiffres comme des signes de catastrophe, ce qui est compréhensible. Mais si ces indicateurs ne mesuraient pas la mort de l’économie ? Si, au lieu de cela, ils mesuraient la mort d’un « cadre de mesure économique » qui ne peut plus décrire la réalité en train de se produire ?
Regardons autrement. La notion centrale de Citrini — le « Ghost GDP » (PIB fantôme) — désigne la production qui apparaît dans les comptes nationaux mais qui ne circule jamais dans l’économie réelle. Ils en font un signe de dysfonctionnement. Mais je vais inverser cette idée : le Ghost GDP n’est pas un bug, c’est un signal. Il indique que le PIB, en tant qu’indicateur de référence, est en train de s’effondrer. L’instrument est défectueux, et Citrini confond la lecture de cet instrument défectueux avec la réalité du système.
Dans mes travaux sur l’économie post-humaine, j’ai montré que, à mesure que nous passons à une économie basée sur l’automatisation et l’abondance extrême, le PIB devient incohérent. Il ne peut pas saisir une économie où de nombreux biens et services voient leurs coûts approcher zéro — même si la vitesse de cette baisse varie selon les secteurs. Il ne peut pas rendre compte de l’augmentation massive du bien-être humain lorsque l’intelligence devient quasi gratuite. Et il ne peut pas mesurer l’émergence d’une « économie autonome » (Autonomous Economic Activity) — où l’IA échange avec d’autres IA, sans lien substantiel avec le marché du travail humain.
Dans cette économie post-humaine, le PIB n’est plus un indicateur cohérent. Alors, quels indicateurs devrions-nous suivre ?
Production d’intelligence par unité d’énergie
Voici ma réponse : cette idée est au cœur de ma réflexion sur la future économie post-humaine.
Dans cette nouvelle économie, l’indicateur le plus cohérent de la prospérité est la production d’intelligence par unité d’énergie (Intelligence output per unit energy). Quelle est l’efficacité de notre civilisation à transformer l’énergie en intelligence utile ?
C’est la clé pour résoudre le paradoxe central du scénario de Citrini. Car, au moment où leur scénario montre un PIB en déclin, un S&P en chute, un chômage en hausse, la production d’intelligence par unité d’énergie est en train de grimper verticalement.
Réfléchissez à ce qui motive la crise qu’ils anticipent. Les modèles d’IA deviennent de plus en plus puissants, le coût du calcul baisse, le coût de l’inférence (Inference) chute à des niveaux proches de zéro. Les systèmes énergétiques gérés par l’IA deviennent plus efficaces. Et toutes ces forces — qui détruisent les anciens indicateurs — propulsent simultanément la « production d’intelligence par unité d’énergie » vers des sommets.
Voici la grande révélation : deux courbes sur le graphique. L’une — le PIB, l’emploi, la consommation — baisse. L’autre — la production d’intelligence par unité d’énergie — monte à une vitesse exponentielle. Citrini ne regarde que la première, en concluant que nous sommes en crise. Mais je soutiens que la véritable tendance, celle qui indique la réalité, c’est la seconde : la baisse n’est qu’un bruit de la mort de l’ancien système.
Dans un monde où l’intelligence devient extrêmement abondante, tout va vers un mieux plus intelligent et plus abondant. Les avancées scientifiques, les nouveaux matériaux, la médecine de pointe, l’énergie moins chère, les infrastructures améliorées, la fabrication plus efficace — tout cela découle d’une même source : notre capacité à transformer l’énergie en intelligence ne cesse de s’améliorer.
Citrini voit dans un cluster GPU du Dakota du Nord la machine qui vient de détruire 10 000 emplois de cols blancs à Manhattan. Moi, je vois dans le même cluster GPU la machine qui a fait chuter les coûts de la recherche pharmaceutique, des matériaux, du droit, de l’éducation, de la gestion énergétique et du développement logiciel. Deux faits vrais, mais leur article ne regarde que le revenu, presque pas les dépenses.
Et c’est là la vraie erreur.
Une prospérité radicale
Oui, la production se déconnecte du marché du travail. Citrini a raison là-dessus. Mais la même force qui détruit les salaires détruit aussi les coûts. Quand l’IA pousse le prix des services juridiques vers zéro, il n’est plus nécessaire de payer 180 000 dollars par an pour un avocat ; quand l’IA réduit le coût du diagnostic médical, il n’est plus nécessaire d’avoir une assurance coûteuse. Quand des agents de programmation (Coding agents) rendent le logiciel presque gratuit, les 500 000 dollars par an de frais SaaS que Citrini redoute ne sont plus qu’un souci pour le fournisseur — mais une énorme économie pour l’acheteur.
Vu à travers le prisme du PIB, cela ressemble à un effondrement de l’économie de consommation ; mais d’un autre point de vue, c’est la naissance d’une prospérité déflationniste (Deflationary Prosperity). La richesse apportée par l’abondance. Même si les revenus nominaux baissent, le pouvoir d’achat réel explose. La capacité d’acquérir des biens et services par le commun des mortels augmente de façon que les indicateurs traditionnels ne peuvent pas saisir.
Si quelqu’un gagne 50 000 dollars, mais que dans son monde l’IA a réduit le coût des soins, de l’éducation, du droit, de la finance, du logiciel, du divertissement et de la créativité à presque zéro, est-il plus riche ou plus pauvre que celui qui gagnait 180 000 dollars en 2024 ?
Citrini n’a jamais pris en compte cette dimension. Elle suit la baisse des salaires, sans suivre la baisse simultanée des dépenses nécessaires pour vivre.
Je peux entendre certains lecteurs crier. Je ne suis pas naïf. Certains biens et services essentiels — logement, nourriture physique, énergie (au moins pour un temps) — ne verront pas leur coût baisser rapidement, voire pas du tout. Ce processus sera très inégal. Certains secteurs verront leurs coûts s’effondrer en quelques années, d’autres pourraient prendre une décennie ou plus. Cette transition sera douloureuse pour beaucoup. C’est une réalité sociale que nous devons affronter, et dont la profondeur dépasse le cadre de cet article, mais que j’ai déjà abordée ailleurs. J’ai écrit sur ce que j’appelle le « virage brutal » à venir, et mis en garde contre la possible arrivée d’un « Quatrième Tournant » (Fourth Turning). Il y aura des bouleversements sociaux et politiques, je n’en doute pas.
Le véritable frein : la couche fondamentale
Mais Citrini décrit cette transition comme une spirale mortelle vers la destruction. Ils affirment qu’il n’y a pas de frein naturel, que la boucle de déploiement (Displacement loop) n’a pas de limite.
Je ne suis pas d’accord. Le frein, c’est l’abondance elle-même.
Cela m’amène à ce que j’appelle le moteur de la couche fondamentale (Foundation Layer Flywheel).
Déjà en 2023, j’avais écrit sur la relation profonde entre IA et énergie propre. L’IA a besoin d’énormes quantités d’énergie, mais c’est aussi la seule technologie capable de gérer ces systèmes énergétiques complexes, distribués, que nous construisons. Plus d’IA libère plus d’énergie, plus d’énergie alimente plus d’IA. Un cercle vertueux.
Ce « flywheel » constitue la base de tout l’ère exponentielle. Il soutient tout ce qui se passe au-dessus. C’est aussi pourquoi la boucle de déploiement alternative de Citrini possède un frein naturel — qu’ils n’ont pas pris en compte.
Avec l’augmentation de la production d’intelligence par unité d’énergie, ce flywheel tourne plus vite. Des IA moins chères et plus abondantes rendent les systèmes énergétiques plus intelligents ; des systèmes énergétiques plus intelligents fournissent une énergie moins chère ; une énergie moins chère rend l’IA plus accessible. Et cette IA bon marché s’infiltre dans tous les domaines : matériaux, fabrication, santé, infrastructures.
Citrini imagine une boucle de rétroaction négative : l’IA détruit des emplois -> chômage -> baisse de la consommation -> entreprises achetant plus d’IA -> boucle sans frein naturel.
Mais il existe aussi une boucle de rétroaction positive, tout aussi puissante : l’IA devient plus intelligente -> l’énergie devient moins chère -> la production d’intelligence par unité d’énergie augmente -> tous les coûts en aval de l’intelligence diminuent -> même si le PIB nominal recule, les conditions matérielles de vie s’améliorent.
Quelle boucle prédominera ? C’est la question. À mon avis, la boucle positive est soutenue par des lois physiques. Elle est alimentée par une croissance exponentielle de la conversion d’énergie en intelligence — une courbe qui s’est accentuée au fil des années, sans signe de ralentissement. La boucle négative, elle, est pilotée par des inerties institutionnelles et politiques : marchés hypothécaires lents, politiques fiscales, ajustements du marché du travail. Ces forces sont réelles, elles causent de la douleur, mais elles ne sont pas des lois naturelles immuables. Ce sont des constructions humaines, et elles peuvent être modifiées.
L’IA et la robotique font partie de la démographie
Un point que Citrini ignore totalement, mais qui est l’une des forces macroéconomiques majeures de notre époque : la démographie.
Les pays développés voient leur population active diminuer. États-Unis, Europe, Japon, Corée, Chine : la population en âge de travailler chute rapidement. C’est ce que j’appelle le cycle apocalyptique démographique. Moins de bébés, une espérance de vie plus longue, une pyramide des âges très haute — des phénomènes sans précédent dans l’histoire humaine.
Comme Raoul l’a souligné depuis longtemps, la règle d’or est : croissance du PIB = croissance démographique + croissance de la productivité + croissance de la dette. La croissance démographique a disparu. Cela fait un moment. La seule façon de continuer à faire croître le PIB, c’est d’accroître la dette. On emprunte demain pour financer la fête d’aujourd’hui.
Imaginez maintenant ce qui se passe quand l’IA et les robots humanoïdes entrent dans ce contexte. Citrini voit l’arrivée de l’intelligence machine comme une invasion du marché du travail. Des millions de travailleurs abandonnés.
Mais la réalité à l’autre extrémité du « Singulier » (Singularity), c’est un monde où l’économie ancienne est devenue un fertilisant pour nourrir quelque chose de totalement nouveau, étrange, et dans bien des aspects plus riche.
Ce n’est pas le cas. L’IA entre dans un monde où elle est nécessaire. La main-d’œuvre humaine s’amenuise rapidement. Sans IA ni robots, la croissance du PIB sera structurellement en déclin.
Kevin Kelly parle de ce qui va arriver comme une « transition » (handover). Avec le pic et la déclin de la population humaine, des milliards d’agents IA et des dizaines de millions de « bio-like » vont entrer pour combler le vide. Nous transférons l’économie à des acteurs non humains.
Cela n’élimine pas la douleur de la transition individuelle. Ceux qui perdent leur emploi réel font face à de véritables difficultés, et il faut l’admettre. Mais, à l’échelle macro, l’IA et la robotique ne remplacent pas simplement des travailleurs : ils comblent un vide démographique qui menace d’engloutir toute l’économie.
Citrini imagine un monde où l’IA détruit l’emploi, laissant personne au chômage. Mais si, en 2028, la réalité ressemble plutôt à cela : l’IA et les bio-like comblent des millions de postes vacants dus à la pénurie de main-d’œuvre, et ceux qui occupaient des emplois de connaissance — malgré la douleur — migrent vers de nouvelles économies émergentes que je vais bientôt décrire ?
Les restes de l’humanité
Car c’est un aspect que Citrini n’a jamais envisagé. Avec la contraction de l’économie ancienne, une nouvelle économie s’auto-entraîne à la base.
J’ai écrit sur la montée des entrepreneurs indépendants. Sam Altman évoque cette entreprise valant plusieurs milliards de dollars. Dans certains domaines, les outils et agents intelligents permettent à un individu très productif de produire autant que plusieurs centaines d’employés. Nous verrons naître des millions de nouveaux acteurs économiques — des indépendants et de petites équipes gérant de nombreux agents IA — créant une valeur que le cadre de l’ancienne économie ne peut même pas imaginer.
Les recherches d’Anthropic sur l’usage de Claude donnent un aperçu de ce futur : développement logiciel, conseil, finance, marketing, création de contenu. Dans chaque domaine, des individus hautement compétents en IA deviennent des micro-entreprises. C’est une nouvelle activité économique, qui se déploie en dehors des structures surveillées par Citrini.
Mais une transformation plus profonde est en cours. Quand l’intelligence machine prend en charge tout le travail cognitif — codage, documents juridiques, analyses financières, traitement de données — la valeur économique migre selon la hiérarchie de Maslow, vers des domaines où seul l’humain peut intervenir : l’empathie, le sens, la connexion, la créativité, l’expérience pure de vivre avec d’autres êtres conscients.
Ce que j’appelle « les restes de l’humain » : la valeur qui exige qu’un humain joue un rôle. La capacité à voir, à ressentir, à reconnaître — à faire preuve d’empathie authentique. L’art et la narration issus de personnes réelles, vécues. Le conseiller qui vous aide à traverser un déménagement difficile, le guide face à une crise, le bâtisseur de communautés qui vous donne un sentiment d’appartenance.
Une fois que l’IA aura accompli tout le travail administratif, qu’est-ce qui sera rare ? Les émotions. La connexion. La signification. Autour de ces productions humaines irremplaçables, se formera une nouvelle économie massive. Elle aura une valeur immense, mais ne sera pas comptabilisée dans le PIB, ni dans les indicateurs suivis par Citrini.
C’est une autre économie qui naît à l’autre extrémité du « Singulier » : pas une zone de chômage massif, mais une fertilisation de l’ancien pour nourrir un monde nouveau, étrange, et souvent plus riche.
La transition systémique
Synthétisons tout cela.
L’article de Citrini pose une question centrale : Que se passe-t-il lorsque les intrants rares (l’intelligence) deviennent abondants ?
C’est une question très pertinente. Dans toute l’histoire économique moderne, l’intelligence humaine a toujours été une ressource rare, échangeable contre une prime. Ils pensent que cette prime disparaît — et c’est vrai. Dans de plus en plus de tâches, l’intelligence machine devient un substitut compétent et en rapide évolution. Sur ce point, nous sommes d’accord.
Mais leur conclusion est que la disparition de la prime à l’intelligence humaine est une « crise ». Moi, je pense que c’est une « transition ».
Ils regardent la chenille qui se dissout, en criant que l’animal meurt. En un sens, ils ont raison — la chenille meurt. Mais à l’intérieur du cocon, autre chose se forme.
Ce qui se construit, c’est une économie post-humaine. Où l’intelligence n’est plus rare, mais aussi abondante que l’air. Où le coût du travail intellectuel et de la production matérielle finit par approcher zéro — ce n’est pas instantané, ni uniforme, mais c’est implacable.
Dans cette économie, la mesure fondamentale de la prospérité n’est plus la quantité de production nominale, mais l’efficacité avec laquelle nous transformons l’énergie en intelligence. La valeur échangée entre humains migre de la force de travail cognitive vers des domaines plus profonds : l’empathie, le sens, la connexion, la créativité, l’expérience vécue.
Nous ne sommes pas en route vers une « crise mondiale de l’intelligence » : nous entrons dans une « transition mondiale de l’intelligence ». Nous entrons dans un tout nouveau système économique, que nous devons tous apprendre à comprendre. La période de transition sera chaotique, voire turbulente. Il y aura des désordres, de la douleur, des bouleversements politiques. Le « Quatrième Tournant » (Fourth Turning) est probablement réel. Certains scénarios décrits par Citrini — chômage, effondrement du SaaS, friction nulle — sont peut-être déjà en train d’arriver, et plus vite que prévu.
Mais si l’on regarde sur une période plus longue, de dix à vingt ans, leur conclusion devient difficile à soutenir. Une crise aussi grave qu’un effondrement de 57 % du marché, sans frein naturel, est une hypothèse qui repose sur l’idée que les indicateurs traditionnels reflètent encore la réalité.
Je ne pense pas qu’ils le font. La douleur sera réelle, mais elle est une caractéristique de la transition, pas une preuve que le système est condamné.
Deux courbes sur le graphique :
Le PIB est en déclin.
La production d’intelligence par unité d’énergie est en forte croissance.
L’une est un signal réel, l’autre n’est qu’un bruit d’un système de mesure mourant.
Pour comprendre ce qui se passe autour de nous, il faut suivre ces deux courbes simultanément.
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Contre la « théorie de l'effondrement économique de 2028 » : l'IA vous fait perdre votre emploi, mais rend aussi toutes choses presque gratuites
Ce n’est pas seulement une crise, c’est une évolution radicale vers une « économie post-humaine ».
Auteur : David Mattin
Traduction : Deep潮 TechFlow
Introduction de Deep潮 : Alors que tout le secteur s’affole face au scénario « Effondrement économique mondial déclenché par l’IA en 2028 » décrit par Citrini Research, le penseur technologique David Mattin propose une lecture totalement différente. Selon lui, nous sommes en plein « transition intelligente globale », où les anciens indicateurs économiques (PIB, taux de chômage) deviennent obsolètes. Cet article explore en profondeur ce qui se produit lorsque l’intelligence devient aussi bon marché et abondante que l’air : si les revenus en pâtissent, les coûts s’effondrent plus rapidement, ouvrant une nouvelle ère pilotée par la « production d’intelligence par unité d’énergie ». Ce n’est pas seulement une crise, c’est une évolution radicale vers une « économie post-humaine ».
Tout le texte :
Tout le monde parle du rapport de Citrini Research, « La crise mondiale de l’intelligence en 2028 » (The 2028 Global Intelligence Crisis). C’est une expérience de pensée brillante : un rapport spéculatif de juin 2028, imaginant un scénario où l’intelligence artificielle (IA) déclenche une réaction en chaîne d’effondrements économiques.
Ce qui suit est une réponse à cet article. Vous pouvez le voir comme une création fidèle à l’esprit de Citrini : une « contre-situation » spéculative. Une exploration d’une nouvelle façon d’observer, plutôt qu’une prétention à tout savoir (personne ne peut). Ce texte s’appuie sur des années de recherches et d’analyses que j’ai menées avec Raoul Pal dans Global Macro Investor et dans notre service d’études technologiques, « L’Exponentiel » (The Exponentialist).
Le rapport de Citrini Research a suscité beaucoup d’attention, à juste titre. C’est une expérience de pensée ingénieuse : un rapport spéculatif de juin 2028, préfigurant une réaction en chaîne d’effondrements économiques provoqués par l’IA. Le S&P 500 chute de 38 %. Le taux de chômage atteint 10,2 %. Les prêts hypothécaires de qualité se brisent. Les crédits privés s’effondrent suite à une série de paris liés à la croissance de la productivité des cols blancs.
Ce scénario est logiquement cohérent, avec une recherche approfondie des mécanismes financiers, et son argument central — que l’abondance extrême d’intelligence détruit l’économie de consommation qu’elle aurait dû renforcer — est provocateur. Certaines parties de cette analyse pourraient s’avérer visionnaires. Il y a effectivement de véritables turbulences à venir, voire des crises extrêmes. La transition vers une ère d’abondance intelligente ne sera pas sans heurts.
Depuis plus de cinq ans, je réfléchis à ces questions. Je construis un cadre pour comprendre ce qui se passe lorsque l’intelligence devient abondante, que le « volant d’inertie » énergie-IA commence à tourner, et que nous passons d’une économie centrée sur l’humain à quelque chose de totalement nouveau. Dans mes articles, je parle d’un changement vers un nouveau système économique fondamental : une « économie post-humaine » (Post-human Economics). Sur la base de cette réflexion, je souhaite répondre de manière approfondie aux arguments de Citrini — en m’appuyant sur mes analyses de longue date — et en proposant une conclusion radicalement différente.
L’argument de Citrini est que l’abondance d’intelligence détruit le revenu économique (salaires, emploi, consommation), provoquant une crise financière. Mon point de vue est que l’intelligence abondante détruit aussi, et peut-être plus rapidement, le coût de l’économie (les coûts). Quand les prix des biens et services s’effondrent avec les salaires, il ne s’agit pas d’une crise, mais d’une transition vers un système entièrement nouveau, où toutes les anciennes normes, règles et indicateurs perdent leur cohérence.
Quelle est la principale erreur de Citrini ?
Ils mesurent la « nouvelle économie » avec les outils de l’ancienne. Ensuite, ils confondent la lecture de ces indicateurs désordonnés avec un effondrement du système.
Personne ne détient une boule de cristal, personne ne connaît toutes les réponses. Nous assemblons tous un puzzle à sept dimensions que personne ne peut totalement comprendre. Mais je pense que, malgré leur expertise, Citrini commet une erreur profonde et instructive — une erreur que mon propre travail met en lumière.
Ma perspective est aussi plus longue que celle de Citrini. Leur scénario se déploie en deux ans, tandis que j’observe une période de dix à vingt ans. Je reconnais qu’il pourrait y avoir de graves turbulences : un chaos à la « Quatrième Tournant » (Fourth Turning), des bouleversements sociaux et une crise des institutions. La version qu’ils décrivent pourrait effectivement se produire. Mais je soutiens que la puissance de l’IA et de l’« âge exponentiel » (Exponential Age) finira par nous conduire vers une toute nouvelle économie, une économie qui fonctionne réellement, et qui, dans bien des aspects, sera bien meilleure que tout ce que nous connaissons.
Mauvais critère de mesure
C’est mon argument central ; s’il est correct, il bouleversera tout.
Chaque donnée utilisée par Citrini pour construire leur argument — le taux de chômage à 10,2 %, la chute de 38 % du S&P, la hausse des défauts hypothécaires à San Francisco, la stagnation de la vitesse de circulation de la monnaie — est calculée selon l’ancienne économie. Chaque indicateur provient du système dans lequel nous vivons : une économie centrée sur la main-d’œuvre humaine, la rareté matérielle, et le PIB comme principal score.
Les auteurs voient ces chiffres comme des signes de catastrophe, ce qui est compréhensible. Mais si ces indicateurs ne mesuraient pas la mort de l’économie ? Si, au lieu de cela, ils mesuraient la mort d’un « cadre de mesure économique » qui ne peut plus décrire la réalité en train de se produire ?
Regardons autrement. La notion centrale de Citrini — le « Ghost GDP » (PIB fantôme) — désigne la production qui apparaît dans les comptes nationaux mais qui ne circule jamais dans l’économie réelle. Ils en font un signe de dysfonctionnement. Mais je vais inverser cette idée : le Ghost GDP n’est pas un bug, c’est un signal. Il indique que le PIB, en tant qu’indicateur de référence, est en train de s’effondrer. L’instrument est défectueux, et Citrini confond la lecture de cet instrument défectueux avec la réalité du système.
Dans mes travaux sur l’économie post-humaine, j’ai montré que, à mesure que nous passons à une économie basée sur l’automatisation et l’abondance extrême, le PIB devient incohérent. Il ne peut pas saisir une économie où de nombreux biens et services voient leurs coûts approcher zéro — même si la vitesse de cette baisse varie selon les secteurs. Il ne peut pas rendre compte de l’augmentation massive du bien-être humain lorsque l’intelligence devient quasi gratuite. Et il ne peut pas mesurer l’émergence d’une « économie autonome » (Autonomous Economic Activity) — où l’IA échange avec d’autres IA, sans lien substantiel avec le marché du travail humain.
Dans cette économie post-humaine, le PIB n’est plus un indicateur cohérent. Alors, quels indicateurs devrions-nous suivre ?
Production d’intelligence par unité d’énergie
Voici ma réponse : cette idée est au cœur de ma réflexion sur la future économie post-humaine.
Dans cette nouvelle économie, l’indicateur le plus cohérent de la prospérité est la production d’intelligence par unité d’énergie (Intelligence output per unit energy). Quelle est l’efficacité de notre civilisation à transformer l’énergie en intelligence utile ?
C’est la clé pour résoudre le paradoxe central du scénario de Citrini. Car, au moment où leur scénario montre un PIB en déclin, un S&P en chute, un chômage en hausse, la production d’intelligence par unité d’énergie est en train de grimper verticalement.
Réfléchissez à ce qui motive la crise qu’ils anticipent. Les modèles d’IA deviennent de plus en plus puissants, le coût du calcul baisse, le coût de l’inférence (Inference) chute à des niveaux proches de zéro. Les systèmes énergétiques gérés par l’IA deviennent plus efficaces. Et toutes ces forces — qui détruisent les anciens indicateurs — propulsent simultanément la « production d’intelligence par unité d’énergie » vers des sommets.
Voici la grande révélation : deux courbes sur le graphique. L’une — le PIB, l’emploi, la consommation — baisse. L’autre — la production d’intelligence par unité d’énergie — monte à une vitesse exponentielle. Citrini ne regarde que la première, en concluant que nous sommes en crise. Mais je soutiens que la véritable tendance, celle qui indique la réalité, c’est la seconde : la baisse n’est qu’un bruit de la mort de l’ancien système.
Dans un monde où l’intelligence devient extrêmement abondante, tout va vers un mieux plus intelligent et plus abondant. Les avancées scientifiques, les nouveaux matériaux, la médecine de pointe, l’énergie moins chère, les infrastructures améliorées, la fabrication plus efficace — tout cela découle d’une même source : notre capacité à transformer l’énergie en intelligence ne cesse de s’améliorer.
Citrini voit dans un cluster GPU du Dakota du Nord la machine qui vient de détruire 10 000 emplois de cols blancs à Manhattan. Moi, je vois dans le même cluster GPU la machine qui a fait chuter les coûts de la recherche pharmaceutique, des matériaux, du droit, de l’éducation, de la gestion énergétique et du développement logiciel. Deux faits vrais, mais leur article ne regarde que le revenu, presque pas les dépenses.
Et c’est là la vraie erreur.
Une prospérité radicale
Oui, la production se déconnecte du marché du travail. Citrini a raison là-dessus. Mais la même force qui détruit les salaires détruit aussi les coûts. Quand l’IA pousse le prix des services juridiques vers zéro, il n’est plus nécessaire de payer 180 000 dollars par an pour un avocat ; quand l’IA réduit le coût du diagnostic médical, il n’est plus nécessaire d’avoir une assurance coûteuse. Quand des agents de programmation (Coding agents) rendent le logiciel presque gratuit, les 500 000 dollars par an de frais SaaS que Citrini redoute ne sont plus qu’un souci pour le fournisseur — mais une énorme économie pour l’acheteur.
Vu à travers le prisme du PIB, cela ressemble à un effondrement de l’économie de consommation ; mais d’un autre point de vue, c’est la naissance d’une prospérité déflationniste (Deflationary Prosperity). La richesse apportée par l’abondance. Même si les revenus nominaux baissent, le pouvoir d’achat réel explose. La capacité d’acquérir des biens et services par le commun des mortels augmente de façon que les indicateurs traditionnels ne peuvent pas saisir.
Si quelqu’un gagne 50 000 dollars, mais que dans son monde l’IA a réduit le coût des soins, de l’éducation, du droit, de la finance, du logiciel, du divertissement et de la créativité à presque zéro, est-il plus riche ou plus pauvre que celui qui gagnait 180 000 dollars en 2024 ?
Citrini n’a jamais pris en compte cette dimension. Elle suit la baisse des salaires, sans suivre la baisse simultanée des dépenses nécessaires pour vivre.
Je peux entendre certains lecteurs crier. Je ne suis pas naïf. Certains biens et services essentiels — logement, nourriture physique, énergie (au moins pour un temps) — ne verront pas leur coût baisser rapidement, voire pas du tout. Ce processus sera très inégal. Certains secteurs verront leurs coûts s’effondrer en quelques années, d’autres pourraient prendre une décennie ou plus. Cette transition sera douloureuse pour beaucoup. C’est une réalité sociale que nous devons affronter, et dont la profondeur dépasse le cadre de cet article, mais que j’ai déjà abordée ailleurs. J’ai écrit sur ce que j’appelle le « virage brutal » à venir, et mis en garde contre la possible arrivée d’un « Quatrième Tournant » (Fourth Turning). Il y aura des bouleversements sociaux et politiques, je n’en doute pas.
Le véritable frein : la couche fondamentale
Mais Citrini décrit cette transition comme une spirale mortelle vers la destruction. Ils affirment qu’il n’y a pas de frein naturel, que la boucle de déploiement (Displacement loop) n’a pas de limite.
Je ne suis pas d’accord. Le frein, c’est l’abondance elle-même.
Cela m’amène à ce que j’appelle le moteur de la couche fondamentale (Foundation Layer Flywheel).
Déjà en 2023, j’avais écrit sur la relation profonde entre IA et énergie propre. L’IA a besoin d’énormes quantités d’énergie, mais c’est aussi la seule technologie capable de gérer ces systèmes énergétiques complexes, distribués, que nous construisons. Plus d’IA libère plus d’énergie, plus d’énergie alimente plus d’IA. Un cercle vertueux.
Ce « flywheel » constitue la base de tout l’ère exponentielle. Il soutient tout ce qui se passe au-dessus. C’est aussi pourquoi la boucle de déploiement alternative de Citrini possède un frein naturel — qu’ils n’ont pas pris en compte.
Avec l’augmentation de la production d’intelligence par unité d’énergie, ce flywheel tourne plus vite. Des IA moins chères et plus abondantes rendent les systèmes énergétiques plus intelligents ; des systèmes énergétiques plus intelligents fournissent une énergie moins chère ; une énergie moins chère rend l’IA plus accessible. Et cette IA bon marché s’infiltre dans tous les domaines : matériaux, fabrication, santé, infrastructures.
Citrini imagine une boucle de rétroaction négative : l’IA détruit des emplois -> chômage -> baisse de la consommation -> entreprises achetant plus d’IA -> boucle sans frein naturel.
Mais il existe aussi une boucle de rétroaction positive, tout aussi puissante : l’IA devient plus intelligente -> l’énergie devient moins chère -> la production d’intelligence par unité d’énergie augmente -> tous les coûts en aval de l’intelligence diminuent -> même si le PIB nominal recule, les conditions matérielles de vie s’améliorent.
Quelle boucle prédominera ? C’est la question. À mon avis, la boucle positive est soutenue par des lois physiques. Elle est alimentée par une croissance exponentielle de la conversion d’énergie en intelligence — une courbe qui s’est accentuée au fil des années, sans signe de ralentissement. La boucle négative, elle, est pilotée par des inerties institutionnelles et politiques : marchés hypothécaires lents, politiques fiscales, ajustements du marché du travail. Ces forces sont réelles, elles causent de la douleur, mais elles ne sont pas des lois naturelles immuables. Ce sont des constructions humaines, et elles peuvent être modifiées.
L’IA et la robotique font partie de la démographie
Un point que Citrini ignore totalement, mais qui est l’une des forces macroéconomiques majeures de notre époque : la démographie.
Les pays développés voient leur population active diminuer. États-Unis, Europe, Japon, Corée, Chine : la population en âge de travailler chute rapidement. C’est ce que j’appelle le cycle apocalyptique démographique. Moins de bébés, une espérance de vie plus longue, une pyramide des âges très haute — des phénomènes sans précédent dans l’histoire humaine.
Comme Raoul l’a souligné depuis longtemps, la règle d’or est : croissance du PIB = croissance démographique + croissance de la productivité + croissance de la dette. La croissance démographique a disparu. Cela fait un moment. La seule façon de continuer à faire croître le PIB, c’est d’accroître la dette. On emprunte demain pour financer la fête d’aujourd’hui.
Imaginez maintenant ce qui se passe quand l’IA et les robots humanoïdes entrent dans ce contexte. Citrini voit l’arrivée de l’intelligence machine comme une invasion du marché du travail. Des millions de travailleurs abandonnés.
Mais la réalité à l’autre extrémité du « Singulier » (Singularity), c’est un monde où l’économie ancienne est devenue un fertilisant pour nourrir quelque chose de totalement nouveau, étrange, et dans bien des aspects plus riche.
Ce n’est pas le cas. L’IA entre dans un monde où elle est nécessaire. La main-d’œuvre humaine s’amenuise rapidement. Sans IA ni robots, la croissance du PIB sera structurellement en déclin.
Kevin Kelly parle de ce qui va arriver comme une « transition » (handover). Avec le pic et la déclin de la population humaine, des milliards d’agents IA et des dizaines de millions de « bio-like » vont entrer pour combler le vide. Nous transférons l’économie à des acteurs non humains.
Cela n’élimine pas la douleur de la transition individuelle. Ceux qui perdent leur emploi réel font face à de véritables difficultés, et il faut l’admettre. Mais, à l’échelle macro, l’IA et la robotique ne remplacent pas simplement des travailleurs : ils comblent un vide démographique qui menace d’engloutir toute l’économie.
Citrini imagine un monde où l’IA détruit l’emploi, laissant personne au chômage. Mais si, en 2028, la réalité ressemble plutôt à cela : l’IA et les bio-like comblent des millions de postes vacants dus à la pénurie de main-d’œuvre, et ceux qui occupaient des emplois de connaissance — malgré la douleur — migrent vers de nouvelles économies émergentes que je vais bientôt décrire ?
Les restes de l’humanité
Car c’est un aspect que Citrini n’a jamais envisagé. Avec la contraction de l’économie ancienne, une nouvelle économie s’auto-entraîne à la base.
J’ai écrit sur la montée des entrepreneurs indépendants. Sam Altman évoque cette entreprise valant plusieurs milliards de dollars. Dans certains domaines, les outils et agents intelligents permettent à un individu très productif de produire autant que plusieurs centaines d’employés. Nous verrons naître des millions de nouveaux acteurs économiques — des indépendants et de petites équipes gérant de nombreux agents IA — créant une valeur que le cadre de l’ancienne économie ne peut même pas imaginer.
Les recherches d’Anthropic sur l’usage de Claude donnent un aperçu de ce futur : développement logiciel, conseil, finance, marketing, création de contenu. Dans chaque domaine, des individus hautement compétents en IA deviennent des micro-entreprises. C’est une nouvelle activité économique, qui se déploie en dehors des structures surveillées par Citrini.
Mais une transformation plus profonde est en cours. Quand l’intelligence machine prend en charge tout le travail cognitif — codage, documents juridiques, analyses financières, traitement de données — la valeur économique migre selon la hiérarchie de Maslow, vers des domaines où seul l’humain peut intervenir : l’empathie, le sens, la connexion, la créativité, l’expérience pure de vivre avec d’autres êtres conscients.
Ce que j’appelle « les restes de l’humain » : la valeur qui exige qu’un humain joue un rôle. La capacité à voir, à ressentir, à reconnaître — à faire preuve d’empathie authentique. L’art et la narration issus de personnes réelles, vécues. Le conseiller qui vous aide à traverser un déménagement difficile, le guide face à une crise, le bâtisseur de communautés qui vous donne un sentiment d’appartenance.
Une fois que l’IA aura accompli tout le travail administratif, qu’est-ce qui sera rare ? Les émotions. La connexion. La signification. Autour de ces productions humaines irremplaçables, se formera une nouvelle économie massive. Elle aura une valeur immense, mais ne sera pas comptabilisée dans le PIB, ni dans les indicateurs suivis par Citrini.
C’est une autre économie qui naît à l’autre extrémité du « Singulier » : pas une zone de chômage massif, mais une fertilisation de l’ancien pour nourrir un monde nouveau, étrange, et souvent plus riche.
La transition systémique
Synthétisons tout cela.
L’article de Citrini pose une question centrale : Que se passe-t-il lorsque les intrants rares (l’intelligence) deviennent abondants ?
C’est une question très pertinente. Dans toute l’histoire économique moderne, l’intelligence humaine a toujours été une ressource rare, échangeable contre une prime. Ils pensent que cette prime disparaît — et c’est vrai. Dans de plus en plus de tâches, l’intelligence machine devient un substitut compétent et en rapide évolution. Sur ce point, nous sommes d’accord.
Mais leur conclusion est que la disparition de la prime à l’intelligence humaine est une « crise ». Moi, je pense que c’est une « transition ».
Ils regardent la chenille qui se dissout, en criant que l’animal meurt. En un sens, ils ont raison — la chenille meurt. Mais à l’intérieur du cocon, autre chose se forme.
Ce qui se construit, c’est une économie post-humaine. Où l’intelligence n’est plus rare, mais aussi abondante que l’air. Où le coût du travail intellectuel et de la production matérielle finit par approcher zéro — ce n’est pas instantané, ni uniforme, mais c’est implacable.
Dans cette économie, la mesure fondamentale de la prospérité n’est plus la quantité de production nominale, mais l’efficacité avec laquelle nous transformons l’énergie en intelligence. La valeur échangée entre humains migre de la force de travail cognitive vers des domaines plus profonds : l’empathie, le sens, la connexion, la créativité, l’expérience vécue.
Nous ne sommes pas en route vers une « crise mondiale de l’intelligence » : nous entrons dans une « transition mondiale de l’intelligence ». Nous entrons dans un tout nouveau système économique, que nous devons tous apprendre à comprendre. La période de transition sera chaotique, voire turbulente. Il y aura des désordres, de la douleur, des bouleversements politiques. Le « Quatrième Tournant » (Fourth Turning) est probablement réel. Certains scénarios décrits par Citrini — chômage, effondrement du SaaS, friction nulle — sont peut-être déjà en train d’arriver, et plus vite que prévu.
Mais si l’on regarde sur une période plus longue, de dix à vingt ans, leur conclusion devient difficile à soutenir. Une crise aussi grave qu’un effondrement de 57 % du marché, sans frein naturel, est une hypothèse qui repose sur l’idée que les indicateurs traditionnels reflètent encore la réalité.
Je ne pense pas qu’ils le font. La douleur sera réelle, mais elle est une caractéristique de la transition, pas une preuve que le système est condamné.
Deux courbes sur le graphique :
L’une est un signal réel, l’autre n’est qu’un bruit d’un système de mesure mourant.
Pour comprendre ce qui se passe autour de nous, il faut suivre ces deux courbes simultanément.